Touria Hadraoui, Une enfance marocaine (Casablanca: Le Fennec, 1998)

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L’autofiction de Touria Hadraoui est un récit de la petite enfance jusqu’à l’adolescence. En décrivant les relations familiales, et plus précisément celles des filles avec leur mère et leur père, le récit dépeint avec acuité plusieurs facettes du patriarcat.

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Sonia Terrab, Shamablanca (Biarritz : Séguier-Atlantica, 2011)

imagesSexualité, drogue, religion, toutes les hypocrisies et les carcans d’une société engoncée dans ses contradictions sont disséqués sous la plume de Sonia Terrab. Le roman, très visuel, débute avec le profil Facebook de Shama, et jongle entre les « statuts » et «messages» qui rythment les pages de ce carnet intime s’étalant sur huit mois. Les mots, parfois très crus, sont destinés à interpeller le lecteur et lui faire éprouver la colère de Shama. Celle qu’elle ressent envers la société, mais aussi et peut-être surtout, celle qu’elle ressent envers elle-même, causée par sa propre lâcheté qui l’enfonce dans l’immobilisme. On décèle la souffrance de celui ou celle qui vit comme un étranger dans son pays et qui survit grâce à l’espoir de s’échapper pour fuir cette identité imposée. (Extrait de Marianne Roux – Bouzidi).

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Rhizlaine Chraibi, Un amour fractal (Casablanca : Juste pour lire, 2012)

un amour fractalVoici un roman qui pose quelques questions terriblement actuelles, des questions qu’on peut résumer par une interrogation : où en est la femme dans ce monde arabe où occidentalisation et retour à la tradition semblent se livrer une guerre de tranchées ? Une guerre dont il va de soi que c’est encore la femme qui en est la victime, chaque jour…

Le sujet n’est pas simple à traiter de façon académique, scientifique : c’est pourquoi ce genre de roman est si important. En retraçant un parcours particulier, celui d’une femme en proie à ses dilemmes, ses difficultés et son aspiration à vivre, il nous donne un aperçu riche et contrasté du problème. Et il nous permet d’en élargir l’objet : au fond, il s’agit de la question essentielle de l’individu dans nos sociétés. C’est peut-être la clé de la modernité – ou de la régression…

Un amour fractal se divise en une succession de tableaux qui nous enserrent petit à petit dans l’étau de la vie d’un couple. On entrevoit sa part d’ombre, son improbabilité, ce qui cloche… Mais est-ce bien d’un couple dont il s’agit ? N’est-on pas plutôt en présence d’un attelage hétéroclite, mal assorti, si on y regarde de près ? On pressent vite que tout cela finira mal. La violence (psychologique) va crescendo. La narratrice s’affirme en s’opposant aux attentes de la société qui font du mariage le socle fondamental. Il y faut un certain courage. Elle n’en manque pas.

Mourir ou partir ? La narratrice devra faire un choix. Il s’agit de se réapproprier  son identité, de mettre fin à son exil personnel. Combien sont-elles qui n’ont pu faire ce choix et se sont résignées à vivre en marge d’elles-mêmes ? Tant sont durs les sacrifices nécessaires, tant est contraignant l’environnement social… Ghizlaine Chraibi esquisse ici une solution possible, dans cet univers surréaliste qu’elle a délibérément créé, avec ses personnages volontairement « floutés », caricaturés, que sont Momo Le Bo et Ito. L’humour est vraiment la politesse du désespoir.

Avec ses quatre parties qui constituent autant de repères pour l’intrigue, Un amour fractal interroge tour à tour les tensions de la modernité : individu/ couple, femme/homme, pays d’origine/ exil… Et il y a aussi la question linguistique (cruciale, bien sûr), le rapport à la mère, l’étude d’un cas de perversité narcissique… Ghizlaine Chraibi réussit à faire tenir tout cela dans les limites de sa narration, parfaitement maîtrisée. Bref, voici un roman passionnant qui se double d’un document d’une grande valeur. À lire de très près ! (D’après la préface de Fouad Laroui)

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Subh ou Aurora, reine de facto de Cordoue ( ?-999)

Subh, ou Sabiha selon certaines sources, est considérée comme la femme la plus puissante de l’histoire politique de l’Andalousie. Celle-ci a été la reine de facto de Cordoue quand cette nation était à l’apogée de sa gloire.

Son époux, le calife al-Hakam II, est un érudit qui subventionne avec prodigalité les arts et les sciences. Ainsi, grâce à ses dons, l’Université de Cordoue devient l’institution du savoir la plus renommée au monde, dépassant de la sorte al-Azhar au Caire et la Nizamiyah de Bagdad. Or comme le calife est un bibliophile, il passe une bonne partie de son temps dans ses livres, situation qui permet à Subh de prendre en charge les responsabilités de l’État et des affaires publiques. Excellant dans l’exercice du pouvoir, celle-ci surprend les hommes d’État de son entourage, dont le calife. Aussi, ce dernier lui confie encore plus de responsabilités, si bien qu’Aurora, esclave basque, finit par devenir le véritable pouvoir du califat. 

Sources 
Ahmad ibn Mohammad al-Maqqari, Nafh al-tib min ghusn al-andalus al-ratib, vol. 1 (Amsterdam : Oriental Press, 1968), 602-603.
Osire Glacier, Femmes politiques au Maroc : d’hier à aujourd’hui
 (Casablanca : Tarik Éditions, 2013), 38-41.

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Liberté pour la militante Wafaa Charaf

wafae-charaf-2-c-drWafaa Charaf est une militante active de plusieurs organisations humanitaire, ouvrière et politique de Tanger (Maroc).  D’après le communiqué de l’AMDH (Ass. Marocaine des droits humains), Wafaa a été arrêtée le 9 juillet 2014 à Tanger. La police est venue la chercher au domicile de ses parents. Son crime : ne pas se rendre à une énième convocation au commissariat.  Les convocations au commissariat font partie du harcèlement auquel elle est soumise depuis qu’elle a déposé plainte pour l’enlèvement dont elle a été victime par la police secrète en avril dernier.

En effet, la jeune militante de Tanger a fait savoir le 27 Avril 2014 qu’ elle a été enlevée par des policiers en civil et jetée dans une voiture à la fin d’une manifestation ouvrière. Elle déclare avoir a été séquestrée plusieurs heures, torturée et insultée avant d’être abandonnée au bord d’une route à 12 Km du centre ville.

Donc, tout semble indiquer qu’elle est victime de la vengeance des autorités, parce qu’elle a osé dénoncer dans sa plainte les méthodes policières.
 Elle paye le prix fort pour son engagement pour les droits des ouvrières des usines de la zone franche de Tanger et pour la démocratie et la liberté d’expression au Maroc.

Nous exprimons notre solidarité avec Wafaa et notre inquiétude sur son état de santé. Nous exigeons sa libération immédiate.

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Jean Zaganiaris, Queer Maroc, Sexualités, genres et (trans) identités dans la littérature marocaine (Maroc : Éditions Des ailes sur un tracteur, 2014)

UnknownDepuis longtemps, le sexe est perçu comme l’un des grands tabous des pays islamiques. Pourtant, la sexualité est évoquée dans de nombreuses productions culturelles du monde arabe. À partir de l’étude des discours oraux et écrits d’écrivain.e.s, Jean Zaganiaris rend compte de la place des sexualités, des genres, des identités queer au sein de la littérature marocaine. Rompant à la fois avec les postures culturalistes et néo-colonialistes, cet ouvrage entend restituer sans tabou les représentations plurielles de la sexualité, du genre et de l’identité au sein des productions littéraires marocaines.

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Penser le féminisme marocain sur France Culture

En partenariat avec l’Institut français du Maroc, France culture a rencontré deux intellectuelles marocaines qui travaillent chacune à sa façon sur la question du féminisme au Maroc aujourd’hui : Aïcha Barkaoui, professeure du Master «Genre, société et culture» à l’Université Hassan 2, et Yasmine Chadi, anthropologue et romancière.

Pour écouter l’émission :

www.franceculture.fr/emission-les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance-philosopher-au-maroc-aujourd%25E2%2580%2599hui-34-penser-le-femin

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Latifa Jbabdi (1955 – ) ou un chapitre du féminisme au Maroc

 latifajbabdi-200x300Latifa Jbabdi est l’une des figures clés du féminisme contemporain marocain.  En effet, celle-ci a participé par ses luttes et par sa persévérance à l’écriture des différentes étapes de l’histoire de ce féminisme.  Pourtant, si dès son jeune âge, elle perçoit avec clarté les conditions défavorables des femmes, elle les inscrit de prime abord dans la problématique plus large des injustices sociales qu’engendre le système capitaliste.  Ce n’est qu’en 1977, soit lors de sa détention à Derb Moulay Chérif, centre de torture à Casablanca, qu’elle prend conscience de la spécificité de la question des femmes, et donc de la nécessité d’agir en conséquence.

À ce propos, rappelons que Latifa Jbabdi est née en 1955, à Tiznit, au sud du Maroc.  Enfant de son temps, elle  se nourrit de littérature marxiste et des victoires des révolutions tiers-mondistes.  Plus tard, quand elle quitte Tiznit pour aller étudier au Lycée Youssef Ben Tachfine, à Agadir, elle découvre un milieu scolaire en pleine effervescence politique.  Constituant plusieurs cellules secrètes, des étudiants et étudiantes ultra politisés discutent des enjeux politiques qui secouent le monde en général, et le Maroc en particulier.  Il y est question de libération des peuples, des luttes des classes et des révolutions socialistes.  D’ores et déjà, en 1970, Jbabdi choisit son mode de vie : elle s’engage à être une militante coûte que coûte.  Ce faisant, entre autres, elle adhère à l’association clandestine du 23 Mars[1] qui prépare l’avènement de la  révolution socialiste au Maroc.   Mais promptement, elle se heurte à la répression politique.  Arrêtée en 1977, elle est accusée d’atteinte à la sûreté de l’État.

Durant son incarcération, Latifa Jbabdi découvre le visage nu de la misogynie.  Si les prisonnières politiques sont torturées au même titre que les hommes, celles-ci subissent en plus ce que Jbabdi qualifie de «torture sexuelle».  Désormais, les femmes se voient attribuer un prénom masculin.  Autrement dit, elles se voient renier leur féminité.  Pourtant, ces femmes ainsi masculinisées sont constamment menacées de viol collectif.   De même, elles subissent une tirade quotidienne d’insultes dégradantes et de commentaires méprisants.  Entre autres, elles sont traitées de p… qui se mêlent des affaires des hommes. Jbabdi comprend alors que la problématique des femmes est urgente, et que donc, elle ne peut plus être reportée sous prétexte qu’il y aurait d’autres priorités démocratiques.

 À sa sortie de prison, après une longue convalescence, Latifa Jbabdi reprend ses activités associatives, avec cette fois-ci, un sentiment d’urgence : étant donné la situation des femmes au Maroc, que faire ? Réflexion faite, Jbabdi, avec un groupe de femmes qui ressentent la même urgence, décide que la première étape est de faire l’état de la question.  Aussi, elles lisent avec fraîcheur les textes de lois, dont la moudawana (le code de la famille), pour découvrir avec stupeur que ces textes consacrent les inégalités entre les sexes et la violence à l’égard des femmes.  Après ce constat, elles examinent le travail qui est fait par les partis politiques dans le domaine de l’avancement des femmes, pour se rendre compte que ces formations sont largement inefficaces.  En dernier lieu, elles étudient les différentes expériences des femmes à l’échelle planétaire, et retiennent les facteurs de réussite de certains mouvements féministes.  À ce stade, Jbabdi voit l’idée, qui avait déjà germé dans son esprit lors de son incarcération, validée : les femmes ont besoin de leur propre espace pour s’exprimer, et pour défendre leur cause.  Somme toute, si cette phase donne naissance au mouvement féministe associatif, elle a été avant tout une période de maturation de la réflexion féministe, laquelle a permis aux femmes d’asseoir leur problématique sur des analyses, des théories, des faits concrets et des données quantifiables.

En 1983, Latifa Jbabdi fonde le journal le 8 Mars, qui étudie sans complaisance la réalité des femmes marocaines.  Contre toute attente, ce journal s’avère être un espace rassembleur de toute une génération de femmes, celle qui, après avoir été massivement scolarisée, déchante devant les réalités du mariage, du monde du travail et des mouvements de gauche.  Conséquemment, le journal évolue, et devient le mouvement du 8 Mars, puis l’Union de l’action féminine (UAF) en 1987.  Désormais, cette association sera l’un des espaces où les femmes se réunissent, réfléchissent sur leur situation et proposent des outils concrets pour progresser.  D’ailleurs, c’est dans ce cadre qu’en 1992, ces dernières conçoivent le projet de présenter aux autorités compétentes une pétition d’un million de signatures, exigeant la réforme du code de la famille.  Ici, mentionnons que cette requête collective marque un moment historique dans l’évolution du féminisme marocain.  Pour la première fois, les femmes forment un front uni, agissent à travers un mouvement organisé et dialoguent directement avec les autorités dirigeantes.

Certes, la pétition d’un million de signatures débouche sur des gains de droits minimes en 1994.  Toutefois, elle contribue à faire de la question des femmes une problématique incontournable de démocratie sociale et politique.  Aussi, quand le gouvernement socialiste prend le pouvoir en 1998, le premier ministre, Abd er-Rahmane el-Youssoufi, reçoit Latifa Jbabdi, qui préside une délégation de l’UAF, et prend en note la requête des femmes. Derechef, pour la première fois, un gouvernement inclut explicitement dans son programme la réforme du statut des femmes.  Toutefois, suite aux pressions exercées par des groupes islamistes, il a fallu que le roi Mohamed VI intervienne pour que ce dossier progresse.  Finalement, un nouveau code de la famille est adopté en 2004.

Depuis ce gain majeur, Latifa Jbabdi s’intéresse également à la sphère politique.  En fait, la représentation des femmes en politique révèle un déficit féminin alarmant.  Or, selon Jbabdi, seul un accroissement de la représentation des femmes en politique permettrait de soulever adéquatement les problèmes et besoins spécifiques de ces dernières aux différents niveaux décisionnels.  De nouveau, l’UAF se mobilise.  Après une compagne acharnée en 2007, un quota de 10% de femmes pour les élections parlementaires est institué.

S’il s’agit d’une victoire, Latifa Jbabdi reconnaît que le chemin de l’égalité des sexes en politique est long.  À ce propos, rappelons que celle-ci fait partie des quatre femmes parlementaires qui ont été élues en 2007.  Or, l’accès au parlement lui dévoile l’étendue de la misogynie des institutions étatiques.  Ce faisant, en premier lieu, elle remarque qu’il n’y a aucune femme au bureau du parlement, dont l’une des tâches est d’établir les agendas des sessions parlementaires.  De même, elle note qu’aucun parti politique n’est représenté par une femme, et qu’aucune commission parlementaire n’est présidée par une femme.  De façon similaire, elle relève que quand l’une des femmes parlementaires aborde une problématique féminine, les représentants masculins se montrent indifférents, voire ouvertement excédés. Pour pouvoir faire avancer les dossiers d’intérêts féminins, les représentantes décident alors de s’unir, en formant le «Forum des femmes parlementaires».  Grâce à leurs efforts, elles parviennent entre autres à faire instituer un quota de 12% de femmes pour les élections communales de 2008.

Désormais, avec «le Printemps arabe», les femmes parlementaires ne sont plus les seules à œuvrer pour accroître la participation politique des femmes : en mars 2011, les associations féminines, dont l’UAF, forment la coalition du «Printemps féministe de la démocratie et de l’égalité», pour présenter leur requête à la Commission consultative de la révision de la constitution.  Cette requête exige d’une part que la constitution reconnaisse la responsabilité de l’État en matière d’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, et d’autre part qu’elle assure la parité des sexes, soit un quota de 50% pour les femmes dans tous les domaines, y compris les instances décisionnelles, dont le parlement.  Elle exige également que la constitution reconnaisse le principe de l’indivisibilité des droits, de sorte que les femmes puissent jouir de leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels.  Enfin, elle exige que la constitution consacre la primauté du droit international sur le droit national.

Tout en écrivant un pan de l’histoire du féminisme contemporain marocain à force de luttes et de mobilisation, Latifa Jbabdi a élevé deux jeunes hommes : Walid et Nabil.  Peut-être bien que le changement tant escompté viendra avec ces nombreux jeunes dont les mères sont des féministes.

Sources :

Je remercie Mme Latifa Jbabdi pour l’entrevue qu’elle m’a accordée.  Pour de plus amples informations, contacter ljbabdi@gmail.com.

Fatima Sadiqi, Amira Nowaira, Azza el-Kholy & Moha Ennaji eds., Women Writing Africa, the Northern Region (New York: The Feminist Press, 2009), 277-278.

Fatna El Bouih & Susan Slyomovics, «This Time I Choose When to Leave: An Interview with Fatna El Bouih», Middle East Report 218 (2001) : 42-43.


[1] En référence aux émeutes qui ont éclaté à Casablanca le 23 mars 1965, et qui ont été réprimées dans le sang.

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Zohra al-Koubia : fondatrice du Forum des femmes au Rif

Zohra al-Koubia est la fondatrice et la présidente du Forum des femmes au Rif, association qui, en une décennie, a accompli un changement significatif des perceptions des femmes, de leurs droits et de leur rôle au sein de leur société, au nord du Maroc. Il faut dire que d’une certaine manière, aussi bien les circonstances personnelles de celle-ci que ses expériences professionnelles l’ont préparée à jouer ce rôle.  À ce propos, rappelons qu’al-Koubia est née en 1967, au sein d’une famille paysanne, dans le douar des Aït Hicham, au cœur des montagnes du Rif.  Comme son père croit à l’éducation des filles, celle-ci a été scolarisée, contrairement à la majorité des fillettes de son village.  D’ores et déjà à l’école primaire, al-Koubia flaire qu’une intersection de facteurs contribue à la marginalisation des femmes rurales. En effet, si dans les campagnes, l’éducation reste un luxe que peu de familles peuvent offrir à leurs enfants en général, l’éducation des filles en particulier est perçue comme une dépense superflue.  Selon les croyances sociales patriarcales, celles-ci seraient nées pour fonder une famille ; et donc, nul besoin d’apprendre à lire et à écrire pour ultimement puiser l’eau, faire la cuisine et élever les enfants. Ceci explique que les quelques filles qui accèdent à l’éducation, demeurent assujetties aux travaux agricoles et domestiques.  Al-Koubia par exemple étudie tout en travaillant.  Ceci explique également l’absence d’établissement scolaire secondaire pour filles à Aït Hicham. D’ailleurs, comme les pères qui acceptent d’envoyer leurs filles étudier dans la ville la plus proche sont rares, al-Koubia part seule à al-Hoceima.

Désormais, à peine arrivée à l’internat des filles à al-Hoceima, Zohra al-Koubia s’initie à la politique. Rappelons qu’en 1984, suite à l’augmentation des prix des denrées de première nécessité, le Maroc est secoué un peu partout par des émeutes populaires.  Or loin de déboucher sur des réformes économiques et sociales, ces émeutes donnent lieu à des arrestations et à des procès de masse. Coupables d’avoir osé rêver d’un lendemain meilleur, de nombreux étudiants d’al-Hoceima se voient condamnés à des décennies de prison.  Cela va sans dire que ce contexte politique marque le milieu estudiantin de la région.  Bien que l’Union des étudiants marocains (l’UNEM) soit dissoute, les étudiants se mobilisent, exigeant des réformes sociales, politiques et éducatives.  Donc, c’est lors de ces réunions étudiantes que la conscience politique d’al-Koubia se forge. De plus, inspirée par une certaine littérature marxiste féministe, celle-ci lie de façon définitive l’avènement de la démocratie à l’émancipation des femmes.

Aussi, quand Zohra al-Koubia quitte al-Hoceima en 1988, pour aller étudier à l’Université Mohammed I, à Oudja, elle devient membre du Comité des femmes dans cette institution. Chemin faisant, elle mobilise les étudiantes au sein de l’université, organise des réunions, et mène des manifestations.  Mais sans tarder, elle est expulsée des résidences universitaires, pour incitation au désordre public. Contrainte de se loger hors campus, elle connaît des difficultés financières.  Cependant, elle parvient à poursuivre ses études ainsi que ses engagements auprès du Comité des femmes.

Après avoir obtenu une licence en économie en 1994, Zohra al-Koubia part étudier, cette fois-ci à Rabat.  Une fois sur place, elle se rend à l’évidence : elle n’a pas les moyens de faire un deuxième cycle, comme elle le souhaitait.  Elle rejoint alors le monde du travail, d’abord à Rabat, ensuite à Tanger. Si son emploi lui permet d’être autonome, il lui permet du même coup de militer avec les travailleuses des industries de la capitale, au sein de l’Union marocaine du travail (UMT). Mentionnons ici, que ce sont ces femmes qui ont réalisé une grande victoire à Rabat, en 1995.  Pour la première fois de l’histoire politique du Maroc, des ouvrières se mobilisent, font la grève et portent plainte pour harcèlement sexuel.

Toutefois, cette victoire tourne court, du moins pour les ouvrières de Tanger. Comme la mobilisation croissante des travailleuses gêne les intérêts financiers des investisseurs étrangers, il y a eu un réseautage entre le patronat, les autorités gouvernementales et les membres exécutifs du bureau syndical.  Conséquemment, non seulement le comité des femmes a été dissous en 1997, mais aussi les ouvrières syndiquées ont été à la fois licenciées et inscrites sur la liste noire du patronat.  Autrement dit, d’un côté, sans emploi, les ouvrières licenciées ne peuvent plus adhérer au syndicat de l’UMT ; et de l’autre, étant sur la liste noire du patronat, elles ne sont plus «embauchables» dans le secteur privé.  Déçue par la trahison des membres exécutifs du syndicat, Zohra al-Koubia quitte son emploi à Tanger, en mai 1997.

De retour à al-Hoceima, Zohra al-Koubia travaille avec Oxfam-Québec, dans le cadre d’un projet d’approvisionnement en eau potable des campagnes de cette ville. Comme cette organisation adopte une approche participative dans ses projets de développement, al-Koubia vit trois jours avec les femmes des  campagnes reculées du Rif, pour recueillir leurs témoignages, dont en premier lieu leurs besoins en eau. Or, ce retour au bercail s’avère très stimulant pour notre militante. Al-Koubia a eu l’idée de fonder une association de femmes à al-Hoceima, qui serait avant tout un lieu de rencontre pour les femmes, parce que dans cette petite ville, ces dernières n’ont pas accès à l’espace public : les cafés et les restaurants sont fréquentés uniquement par les hommes.

Désormais, en juillet 1998, Zohra al-Koubia fonde, et préside le Forum des femmes au Rif.  Comme il s’agit d’une première à al-Hoceima, notre militante et son équipe se lancent dans une double campagne de conscientisation.  D’une part, elles font du porte-à-porte, pour informer les femmes des nombreux services que l’organisation offre, dont les cours d’alphabétisation, les formations professionnelles, l’aide pour la création de coopérative et/ou de micro entreprise féminine, la planification familiale, les soins gynécologiques, l’éducation en matière de maladies sexuellement transmissibles, un centre d’écoute pour les femmes victimes de violence, et l’aide et l’accompagnement juridiques. D’autre part, notre militante et son équipe offrent des formations aux fonctionnaires de l’État et aux membres de la société civile.  Ce faisant, elles leur font connaître l’approche genre, la spécificité des besoins des femmes et les normes internationales relatives aux droits fondamentaux de ces dernières.  Par ailleurs, dans le cadre des révolutions arabes et amazighes, al-Koubia et son équipe œuvrent entre autres pour l’avènement de changements constitutionnels qui garantiraient aux femmes le plein exercice de leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels.

Le Forum des femmes au Rif a contribué de façon significative au changement des mentalités qui portent sur les femmes, leurs droits et les rapports entre les genres dans la région du Rif.

Source :

Je remercie Mme Zohra al-Koubia pour les longues entrevues téléphoniques qu’elle m’a accordées.  Pour de plus amples informations, contacter koubia@hotmail.com

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Khadija Rhamiri (1955 – ), ou la féminisation du monde syndical

Khadija Rhamiri est l’une des figures clés du féminisme et du syndicalisme du  Maroc actuel. En fait, celle-ci a réussi au fil des décennies à changer en profondeur les mentalités et structures masculines du monde syndical.  Pourtant, cette dernière a commencé ce travail de longue haleine de façon tout à fait spontanée.  Après des études à l’Institut national des statistiques et d’économie appliquée, elle a été embauchée comme ingénieure informaticienne à la Conservation foncière du cadastre et de la cartographie en 1986.  À peine elle-t-elle intègre le milieu du travail qu’elle remarque que les postes de pouvoir, tels que directeur, directeur adjoint, chef de service et chef d’équipe, sont tous occupés par des hommes. Elle remarque également les traitements avilissants récurrents de la part de ces derniers à l’égard des employés. Interpellée, elle se joint à l’Union marocaine du travail (UMT), un syndicat indépendant. 

Une fois membre de l’UMT, Khadija Rhamiri note derechef que le monde syndical est également un monde d’hommes. Lors des assemblées générales des usines de textile, bien que les femmes y occupent les emplois, les membres du bureau syndical sont tous des hommes qui de surcroît, ne se gênent pas pour leur dicter du haut de leur tribune leurs droits, sans que celles-ci aient droit de parole. Rhamiri décide alors de créer un Comité de femmes au sein de l’UMT, forum où les ouvrières peuvent exprimer leurs besoins spécifiques, tout en recevant des formations appropriées par des syndicalistes femmes.  Secondée par d’autres militantes, Rhamiri fonde son comité en 1987.

Dès lors, les membres du comité ont lutté en premier lieu au sein du syndicat pour que les syndicalistes femmes puissent faire partie du bureau syndical et des autres instances décisionnelles de l’UMT, au même titre que les hommes.  Si certains syndicalistes masculins voient d’un mauvais œil ces femmes qui veulent usurper les sièges des hommes, la majorité finit par acquiescer à l’argumentaire de nos militantes : un bureau syndical composé uniquement d’hommes rebute l’adhésion au syndicat des ouvrières issues de famille conservatrice, parce que rares sont les pères, frères et conjoints qui acceptent que leur fille, sœur ou épouse fréquente des milieux exclusivement masculins.  Une fois admises au bureau syndical, les militantes se sont livrées à un véritable travail de fonds pour que le syndicat soit  accessible également aux travailleuses.  Aussi, au fil des ans, elles ont réussi à avoir un impact irréversible sur les structures de l’UMT.  De nos jours, les réunions tiennent compte des obligations familiales des femmes ainsi que des plages horaires sécuritaires pour les femmes dans la rue.  De même, ces réunions se tiennent dans les locaux du syndicat, et rarement dans les cafés, lieux boudés par les femmes issues de famille conservatrice.

Si les syndicalistes masculins se familiarisent au jour le jour avec les besoins spécifiques des travailleuses, de leur côté, les syndicalistes féminines, dont Khadija Rhamiri, se familiarisent avec le code du travail et les conventions du Bureau international du travail. De plus, en accompagnant leurs confrères dans leurs déplacements, elles apprennent à négocier avec les patrons des usines, les inspecteurs du travail et les membres de la Délégation du travail, tout comme elles apprennent à organiser les grèves, les sit-in et autres formes de contestation collective.

À l’apogée de sa formation de syndicaliste, Khadija Rhamiri remarque que le secteur agricole, un autre secteur à prépondérance féminine, échappe encore aux protections – quoique minimales – du code du travail. Aussi, tout en continuant à travailler au sein du Comité des femmes de l’UMT, elle participe à la fondation de la Fédération nationale du secteur agricole (FNSA) en 1991, puis elle fonde l’Organisation des femmes du secteur agricole au sein du FNSA en 1995.  Désormais, Rhamiri et son équipe vont dans les usines et dans les champs, pour rencontrer les travailleuses du secteur du textile et du secteur agricole. Nos militantes offrent alors à ces dernières des cours d’alphabétisation et des séminaires portant sur leurs droits en tant qu’ouvrières, la portée des activités syndicales, le code du travail et les conventions internationales relatives à la protection des travailleurs et travailleuses.  Enfin, elles les encouragent à faire partie du bureau syndical, pour qu’elles puissent exprimer elles-mêmes leurs propres besoins.

Si le syndicalisme se propage de plus en plus au sein des ouvrières, sa propagation se heurte toutefois à de sérieux obstacles.  Certains  sont communs à tous les travailleurs et travailleuses. Rappelons à ce propos qu’en protégeant le droit de travailler, l’article 288 du code pénal consacre en fait l’arrestation des grévistes et des syndicalistes. Dix ouvrières de la société de confection portugaise Dovtex à Casablanca par exemple ont fait les frais de cet article en 2006. Or, la criminalisation des activités syndicales décourage tout bonnement ces activités. En revanche, d’autres obstacles sont spécifiques aux travailleuses.  En fait, la situation des femmes au travail est rarement dissociable de leur situation dans la société en général. Le cas des travailleuses qui décident de déclencher une grève en est une illustration.  En effet, au lieu de négocier avec ces grévistes d’adulte à adulte, le patron de l’usine contacte leur père, frère ou conjoint, en leur promettant d’augmenter le salaire de ces dernières, si elles acceptent de retourner au travail et de renoncer à leurs activités syndicales. Dans la majorité des cas, la démarche patronale s’avère efficace : la malheureuse qui s’entête à poursuivre ses activités syndicales se voit corriger à coups de poing.  Alertées, Rhamiri et son équipe ont  pris l’initiative de rendre visite aux membres des familles des ouvrières syndicalisées.  Ce faisant, elles leur expliquent la portée des activités syndicales de leur fille, sœur ou conjointe, et les invitent à visiter les locaux du syndicat, pour qu’ils voient d’eux-mêmes qu’il s’agit d’un lieu  respectable.

En reconnaissance de son dévouement syndical, Khadija Rhamiri est élue membre du comité administratif national de l’UMT et membre du comité national des femmes travailleuses en 1995, secrétaire générale de l’Union régionale de l’UMT à Rabat en 2001 et membre du secrétariat national de l’UMT en décembre 2010.  Par ailleurs, elle est élue à la Chambre des conseillers au parlement en 2003.  Elle devient alors la première femme à représenter les travailleurs et travailleuses au parlement du Maroc.  Il faut dire que les accomplissements de cette dernière sont nombreux. Entre autres, elle a contribué à l’instauration d’un quota d’au moins 30% de femmes dans les instances décisionnelles de l’UMT – avec le but d’évoluer progressivement vers la parité entre les sexes. Conséquemment, les préoccupations de ce syndicat se sont étendues à des problématiques nouvelles, telles que le harcèlement sexuel et la parité salariale.  De façon analogue, Rhamiri a œuvré pour que les travailleuses puissent bénéficier de quatorze semaines de congé de maternité, et retrouver leur emploi, une fois ce congé achevé.

Malgré ces gains, Rhamiri déplore que les droits des travailleurs et des travailleuses continuent d’être bafoués. Mentionnons que le gouvernement marocain n’a toujours pas ratifié la Convention no. 87 sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical de l’Organisation internationale du travail.  De plus, l’article 288 du code pénal, mentionné précédemment, criminalise indirectement toute activité syndicale. Or, dans le contexte de ralentissement économique actuel et de dégradation du  pouvoir d’achat des travailleurs et travailleuses, toute expression de contestation ouvrière entraîne soit des fermetures illégales d’usine, des licenciements ou des arrestations et des poursuites pénales des grévistes.  Étant donné ce déséquilibre de pouvoir, Rhamiri estime que les problèmes que vivent les travailleurs et travailleuses ne peuvent être résolus uniquement par le biais des syndicats. Désormais, les syndicalistes ont formé des alliances avec d’autres associations nationales et internationales, telles que l’Association marocaine des droits humains et la Confédération internationale des syndicats libres.

Sources :

Je remercie Mme Khadija Rhamiri pour la longue entrevue qu’elle m’a accordée.  Pour de plus amples informations, contacter rhamirikhadija@yahoo.fr

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